François-Xavier de Vaujany, professeur à Paris-Dauphine, a arpenté les « tiers-lieux » pendant 3 ans. Il relate un « parcours émotionnel, social et scientifique » dans un très bon article publié sur The Conversation, intitulé « Les tiers-lieux : quelles opportunités pour comprendre et transformer les pratiques de travail ? »

Quelques années plus tard, mon enthousiasme est intact, mais les intuitions sur les tendances en cours ont peut-être gagné en précision et en distance critique.

La guerre des mots est loin d’être gagnée

Je constate au quotidien que le terme « tiers-lieu » en lui même a toujours immanquablement provoqué une moue dubitative chez l’interlocuteur… Qu’est-ce donc que ce mot Quelle pudeur amène les professionnels à recourir à ce néologisme là où l’on pourrait simplement parler de « pépinière », d' »hôtel d’entreprise » ou d’espace de coworking.

L’auteur s’interroge aussi sur la faible imprégnation du terme et constate que les termes connexes (fablab, hacker space, maker space) sont encore plus dans les choux.

Quand on me demande c’est quoi un tiers-lieu et d’où vient le terme, je prends ma respiration et fournis la définition officielle ; « un endroit où l’on travaille qui n’est ni le bureau ni la maison« . Et je bredouille que c’est une référence au Tiers-Etat, au Tiers-Monde (voire même au Tiers-Paysage de Gilles Clément) à savoir un objet en apparence insignifiant mais qui est en réalité le tissu prépondérant.

Pourtant, force est de reconnaître que si la définition n’est pas claire, qu’elle tombe dans la litote ou dans la verbosité, c’est parce que la mutation du travail n’est pas achevée.

De l’entrepreneuriat au co-entrepreneuriat

Depuis une vingtaine d’années, on assiste à un glissement ou à la superposition d’une logique d’expertise verticale à une logique d’entre-aide plus horizontale dans l’accompagnement entrepreneurial. Les entrepreneurs (que leur projet soient proches ou pas) sont gérés en mode « communauté ». Le don et le contre-don, la dynamique collective seraient alors au cœur du processus entrepreneurial. L’expert-accompagnant cède en partie la place au « community manager ».

Quiconque s’est lancé dans l’entrepreneuriat aura la sensation d’avoir entendu cela moult fois ! souvent en moins bien formulé d’accord. Mais il n’y a aucun coach, accompagnateur ou consultant qui va vous dire comment vous DEVEZ faire votre business.

Surtout s’il est en start-up, un entrepreneur d’aujourd’hui est habitué à ces notions d’horizontalité, de participatif, de liquidité. La citation ci-dessus enfonce peut-être des portes ouvertes. Mais il ne faut pas perdre de vue, que ces nouvelles manières de travailler sont encore marginales.

Dernièrement, j’ai assisté à la présentation d’un réseau d’entrepreneurs initié par une chambre de commerce. Il s’agissait de rencontres régulières avec d’autres entrepreneurs, saupoudré d’un mentorat discret par des grands cadres. Et les coordinateurs insistaient sur le fait que personne n’allait dire aux entrepreneurs présents « comment faire son travail« . Bref, même le nœud central et historique du commerce et de l’industrie abandonne l’expertise pour passer au community management.

Selon moi, la différence entre ce genre de dispositif d’accompagnement discret, fort pertinent au demeurant, et celui d’un tiers-lieu comme celui prévu à Soisy-sur-Seine, repose sur deux points :

  1. la contrainte :
    Dans un tiers-lieu, vous êtes membre de fait, pas membre de droit, c’est à dire « client ».
    A l’extrême, certains réseaux comme les BNI, exigent une participation conséquente, une obligation de présence et une obligation de recommandation.
  2. la proximité physique :
    Se retrouver mensuellement c’est bien mais est-ce que cela créé du lien ? Pour la même raison que l’on peut authentiquement sympathiser avec un collègue de bureau ou un camarade de classe, parce qu’on le voit quasi-quotidiennement, il faut souligner la vertu qu’il y a à retrouver très régulièrement des co-entrepreneurs.
    Nous insistons régulièrement sur la haute valeur d’échange de la « machine à café ». Nous savons que ce sont les « frottements physiques » entretenus qui permettent véritablement de nous apprivoiser.

De la poule et de l’œuf

Avouons que la suite de l’article, en recourant aux concepts sociologiques d’habitus de Bourdieu et de références phénoménologiques à Merleau-Ponty est assez absconse. En synthèse, l’auteur s’interroge sur le tiers-lieu comme pratique. Est-ce une réponse à la mutation du travail ? Ou au contraire est-ce que la mutation du travail s’opère grâce à l’émergence des tiers-lieux ?

Souvenons-nous de l’emballement autour du concept d’économie collaborative, quand toute une génération s’enthousiasmait sur la soi-disant innovation qu’il y avait à partager des biens. Une start-up monétise le bon vieil auto-stoppeur, l’autre permet à tout le monde de s’improviser chambre d’hôtes; une autre enfin propose ni plus ni moins que de ré-inventer la bibliothèque…

Le travail se transforme indéniablement.
Les nouvelles technologies mettent assurément du lubrifiant dans la mise en réseau.
Et surtout l’on cherche du travail qui fait sens, pas seulement un gagne-pain (quel luxe ?)

Mais le mirage d’une société parfaitement horizontale où chacun est à la fois consommateur/producteur s’est vite dissipé. Le tiers-lieu est vieux comme le monde. Il s’appelait avant forum ou foire c’est à dire lieu physique de rencontres et d’échanges. Pour la chose publique ou pour le commerce.

Aujourd’hui, c’est douloureux à avouer mais le travail est un prétexte.

Contrairement aux apparences, le travail a toujours été plus un signifiant social qu’un moyen de subsistance. Avec la « disparition du travail » (ou plutôt de l’emploi), le signifiant social se renforce et donc le tiers-lieu devient la scène publique où l’on prétexte de travailler ensemble afin de se retrouver tout simplement.

Le travail en sort grandi !

Il était temps.

Author: OJML